Interview de Bennett Cassell: De prochains caractères à évaluer ?

Bennett Cassell est enseignant et vulgarisateur des modes de management de la vache laitière à Virginia Tech University. Il est aussi responsable d’une partie des expérimentations conduites sur le troupeau de l’université et chargé de comparer les protocoles et les résultats d’essais conduits en fermes ou dans les autres troupeaux d’universités. (Photo Virginia Tech University)

Le développement d’une vache plus efficace passe aussi par l’évaluation génétique de davantage de caractères. Les deux décennies passées l’ont montré. Si certaines pistes viennent spontanément à l’esprit, leur application n’est pas évidente et il faut probablement modérer son enthousiasme. D’abord parce que leur mesure implique des contraintes, ensuite parce qu’il faut que ce caractère ait une véritable valeur économique. C’est ce que nous apprend Bennett Cassell.Obstacles économiques, manque d’outils centralisés d’enregistrement routinier des problèmes, absence de réactivité, il est critique à l’égard des collectes d’informations conduites aux USA.

Quels sont les préalables à l’évaluation génétique de nouveaux caractères (gène associé à une performance, valeur économique d’un caractère…) ?

Les exigences pour une mise en oeuvre couronnée de succès d’évaluations génétiques utiles sont de quatre ordres. D’abord, il faut une variabilité génétique suffisante des caractères au sein d’une population afin que l’on puisse mettre en place une démarche de sélection. Ensuite, les modifications apportées aux caractères doivent avoir une valeur économique suffisante pour encourager les producteurs à mettre cette sélection en pratique. Troisièmement, l’on doit avoir connaissance des réponses corrélées à telle ou telle démarche de sélection pour pouvoir éviter ou réduire au minimum les effets défavorables et optimiser les effets positifs. Enfin, il faut que la source d’informations soit bonne et disponible, que cela concerne les performances, les phénotypes, les renseignements liés à l’ascendance. La source de données doit impliquer un grand nombre d’animaux pour que la pression de sélection puisse être intensive et alimenter les phénotypes en continu.

Les nordiques ont une solide expérience dans le domaine de la santé, mais ce sont les néerlandais qui annoncent un index santé du sabot pour le début de l’année prochaine et les Scandinaves devraient suivre. Quels seront les prochains caractères liés aux maladies qui trouveront une application ?

Ces possibilités sont tangibles en Europe et les réponses des scientifiques de ces pays devraient être plus satisfaisantes que celles que je puis apporter. Aux USA, nous sommes à la recherche de moyens plus précis destinés à mesurer la fertilité. L’évaluation génétique existante de la proportion de gestation des filles utilise les jours vides, ce qui est un sous-produit de la collecte des performances au fil des lactations successives. Nous avons besoin d’en savoir davantage à propos de la fertilité et de meilleures mesures pourraient nous y aider. Mais l’application des exigences (préalablement énoncées) et un obstacle difficile sont à prendre en compte : les producteurs laitiers américains et les centres de traitement des données font valoir des contraintes économiques. Ils ne recherchent pas de moyens de produire davantage d’informations que celles qu’ils apportent aujourd’hui afin de contribuer aux évaluations génétiques. Les Scandinaves ont démontré qu’un effort à long terme et discipliné s’avère indispensable au travail sur ces sujets.

Pourtant, les deux derniers caractères récemment ajoutés aux USA à la liste des évaluations génétiques sont les niveaux de mortalité à la naissance imputables au père et à la fille. D’où émanent-ils ?

Ils proviennent de la collecte de vêlages dans des troupeaux pratiquant le contrôle laitier DHI. Ces données existaient déjà. La mortinatalité est une information précieuse pour l’éleveur puisque les veaux ont une valeur commerciale. Son contrôle génétique est faible toutefois, d’environ 3 % pour la mortalité à la naissance imputable au père, et de 6,5 % pour celle imputable à la mère.

Les caractères liés à la santé et au confort devraient contribuer à un parcours sans souci tout au long de la lactation de la vache. Quels seront les prochains caractères liés à la santé et au confort qui trouveront une application ?

Aux USA, nous avons besoin de faire un meilleur travail relatif aux mammites, puisque nous ne nous appuyons que sur le comptage cellulaire somatique pour nos évaluations génétiques. Les pays scandinaves sont bien en avance sur nous à ce sujet. Ajoutons que les maladies de transition comme l’acétonémie, la fièvre de lait, la rétention placentaire et la torsion de caillette rendent parfois fous les responsables de troupeaux et leur vétérinaire. Une cascade de problèmes s’ensuit souvent, comme la perte de condition corporelle, une moindre production, une infertilité et des prédispositions à d’autres maladies résultant du stress. Toute vache qui évite ces soucis devrait être plus productive, plus fertile et plus rentable que sa consoeur.

« On discute pas mal des paramètres liés à l’efficacité alimentaire, mais aucune source fiable et continue de phénotypes n’est disponible. Il nous faut un sursaut technique destiné à mesurer l’efficacité alimentaire au niveau individuel de la vache », constate Bennett Cassell (Photo d’archives).

Parmi les prochains caractères à évaluer, il y ceux liés à l’efficacité alimentaire. Celle-ci est difficile à cerner, car les stations de recherches sont les seules à peser quotidiennement tous les paramètres. La difficulté est encore accentuée par les différents modes de management à travers le monde. Sous quelle forme verra-t-on une première application des recherches sur l’efficacité alimentaire ?

On discute pas mal des paramètres liés à l’efficacité alimentaire, mais aucune source fiable et continue de phénotypes n’est disponible. Il nous faut un sursaut technique destiné à mesurer l’efficacité alimentaire au niveau individuel de la vache. Il permettrait de prendre quelques décisions logiques concernant leur gabarit si elles doivent vêler précocement, et la fréquence à laquelle elles devraient vêler, etc. Il nous faudrait régulièrement approvisionner une base de données sur les poids corporels afin de déterminer l’utilisation de l’énergie indispensable à l’entretien. Il existe un nouveau podomètre produit par la compagnie AfiKim capable d’apporter certaines données utiles de santé et de fertilité. Pour l’instant, son application n’est pas très répandue aux USA. Les phénotypes sont très limités, tout comme la connaissance de liens génétiques avec des caractères ayant une importance économique, ainsi que le contrôle génétique de la manifestation de ces caractères.

Dans la plupart des fermes familiales à travers le monde, les producteurs laitiers élèvent leurs génisses et les ateliers spécialisés sont de taille modérée. Voyez-vous des caractères à améliorer durant les 24 premiers mois de la carrière d’une vache ? Comment contribuer à la vitalité du jeune veau, à la fertilité déjà incluse dans la fertilité des filles ?

Nous n’avons pas découvert cette ressource génétique potentielle pour les raisons énoncées par ma première réponse. Nous avons besoin de données et nous n’avons pas de données historiques propres à la croissance, à la longévité, à la fertilité et à la santé des génisses. Nous devons aussi établir des différences génétiques significatives entre les animaux dans une même race et entre les races. En fait, nous ne savons rien de l’animal entre son deuxième jour − la naissance s’opère sous 48 heures, ndlr − et son vêlage. Enfin, la valeur économique de l’amélioration génétique doit être établie. J’ai fait quelques travaux préliminaires de comparaison de survie sur les génisses vêlées qui font partie d’un programme de croisements à Virginia Tech University, en les suivant de la naissance à la parturition. Nous avons comparé des Holstein de race pure avec des Jersey de race pure, aussi bien que des demi-soeurs paternelles de ces animaux de race pure issues des deux croisements réciproques. Nous n’avons trouvé aucune différence significative entre les quatre groupes raciaux, HH, HJ, JH et JJ, dans la survie au vêlage. Il y avait quelques différences sur le nombre d’inséminations, avec une moindre performance dans le groupe des JJ. Mais ce n’est qu’un début de réponse à la question. Il reste à faire des travaux de base pour définir un besoin évident d’amélioration de la performance des génisses.

Enfin, considérez-vous que l’environnement (choix d’élevage du veau, alimentation, choix de sélection, modes de production, maind’oeuvre...) a encore un rôle majeur à jouer ?

L’environnement affecte tous les caractères que j’ai cités, et chez la plupart de ces caractères, les conditions environnementales et les décisions de gestion ont même un impact plus grand que celui exercé sur le rendement laitier. Les estimations de l’héritabilité des caractères de fertilité, par exemple, sont très faibles, ce qui signifie que les écarts génétiques sur lesquels la sélection peut intervenir sont infimes lorsque l’on compare tout ce qui différencie les vaches laitières et les génisses en matière de fertilité.

Typex magazine n°90 - Décembre/Janvier 2010 par Guillaume Bélibaste

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