Interview de Enrico Coronelli : des recettes à la consanguinité

Responsable du programme du centre d’insémination Zorlesco à partir de 1986, puis directeur de CIZ, Enrico Coronelli officie aujourd’hui à la promotion de la semence italienne, chez Semenzoo. Il invite les éleveurs à clairement définir quelques objectifs et à s’intéresser aux taureaux classés au-delà du Top 10.

Quelle est la population Holstein la plus touchée par le phénomène consanguinité ?

Les élevages commerciaux sont les plus touchés. Les choses ne sont pas si évidentes, il ne faut pas se fier à quelques individus. Chaque pays a son histoire, mais aujourd’hui la situation est identique, les manières de travailler sont identiques et les caractères recherchés sont les mêmes.

Dans ces différentes catégories d’élevages, quels sont les géniteurs qui ont le plus contribué à cette consanguinité au cours de la dernière décennie ?

Les souches les plus utilisées se résument à 2 ou 3 lignées : Bell, Chief Mark, Starbuck. Dans plusieurs pays, Starbuck s’est indirectement fait plus présent par le biais de Mtoto, Jocko, Iron, Rudolph. Aujourd’hui, avec cet héritage commun, beaucoup de fils seront communs aux classements, tout comme le seront ceux de O-Man par exemple. Il n’est pas difficile d’imaginer que les Shottle prendront à leur tour beaucoup de place. Les Goldwyn aussi…

Comment les éleveurs peuvent-ils remédier à la consanguinité lorsqu’elle devient plus présente dans le troupeau ?

En n’hésitant pas à travailler sur la différence. Le succès de la souche rouge en est un exemple. Il est issu de la sélection sur un caractère totalement différent, décrié même au départ. Dans ce cas, on a d’abord travaillé sur le facteur rouge avant de parvenir à des animaux homozygotes. Cette différence a, par exemple, débouché sur des taureaux comme Rubens qui n’a jamais été utilisé dans les programmes mâles pie noir. Autre exemple un brin paradoxal au départ : O-Man, qui sera probablement trop populaire un jour, est pourtant parti d’une famille pas très répandue.

Les centres d’insémination disposent- ils aujourd’hui de suffisamment d’arguments pour promouvoir l’élargissement de la palette de leurs catalogues de taureaux ?

En Italie, on a la chance de pouvoir mélanger les souches, ce qui a permis la diversité des pères d’aujourd’hui. L’objectif n’est pas d’avoir 10 fils de O-Man au Top-10, mais bien d’avoir 10 pères différents, avec néanmoins des fils dont les niveaux se ressemblent beaucoup.

Les centres d’insémination tentent-ils d’anticiper la demande potentielle de lignées singulières ? Y a-t-il des taureaux à la fois singuliers et peu populaires utilisés en tant que pères à taureaux ?

Quelques taureaux sont intéressants parce qu’ils présentent des particularités qui font que leur souche n’est pas très répandue : plusieurs fils de Bellwood Marshall, Baxter, Bolton et plusieurs italiens comme Active, Virzil, Fibrax par exemple. Par extension, il y a aussi des taureaux qui n’ont pas été exportables pour des raisons sanitaires ou parce qu’ils sont morts jeunes.

Vous arrive-t-il de constater des «impasses génétiques» dans les accouplements ?

Il y aura toujours des solutions aux problèmes, tout dépend des objectifs des éleveurs et de leur capacité d’imagination. On trouve toujours des issues, même avec des taureaux peu originaux. Et ils sont très nombreux.

Chez un taureau ou chez une vache, une grosse dose de consanguinité estelle une «impasse commerciale» pour le centre d’insémination ?

Je me demande parfois s’il y a beaucoup de volonté de recherche de familles différentes. Potentiellement, la génomique pourrait aider beaucoup, mais je reviens à ce que je disais avant, c’est-à-dire qu’il ne faut pas regarder seulement le n° 1 du classement, sinon on tombera toujours sur les mêmes taureaux que l’on connaît déjà pour leur index sur ascendance (aujourd’hui Shottle x Goldwyn x O-Man ou quelque chose de ce genre). Beaucoup d’analystes répètent les mêmes recherches, sans originalité. C’est vrai, l’influence parentale joue beaucoup et il est difficile d’en sortir. Ceci est perceptible dans les conversions, on constate qu’un taureau a des fils favorisés dans un pays aux dépens d’un autre, d’autant que le poids de l’index sur ascendance ne s’estompe pas nécessairement sous l’influence du nombre de filles de testage.

Choisir de limiter la consanguinité est-elle une responsabilité individuelle ou collective ?

L’éleveur est responsable chez lui, mais les associations qui pratiquent les accouplements exercent leur influence, leur mesure préventive. En Italie, l’Anafi calcule la consanguinité sur 8 générations mâles et femelles et conseille ensuite l’accouplement. L’Anafi a modifié le programme d’accouplements afin que le taux de consanguinité n’augmente pas. Le principe fonctionne bien, parce que l’éleveur conserve une orientation. Dans l’ensemble, les éleveurs sont aujourd’hui très occupés à l’élevage et disposent de moins de temps pour aborder les animaux et les accouplements avec sérénité. Heureusement qu’il y a des intervenants extérieurs. La responsabilité est collective : les associations doivent s’engager à trouver des lignées différentes. Il est plus facile de piocher dans les programmes qui disposent d’un grand nombre de géniteurs. Davantage de poids sur la fertilité et la consanguinité permettrait d’apporter de la variabilité à la population.

Connaissez-vous des expériences intéressantes de lutte contre la consanguinité ?

Plus la race est petite, plus l’objectif réside dans sa survie, et ses critères de choix sont différents, moins orientés sur la productivité. Le principal caractère reste la multiplicité des souches, sans arriver à l’extrême. La Piémontaise est la seule race à viande qui pratique 80 % d’insémination, et elle a un schéma de sélection qui prend en compte des animaux relativement jeunes qui sont abattus après un certain stock de semence. Chez tous ses taureaux, le facteur lignée est très important. Une autre possibilité est le système du nombre maximal de doses afin d’éviter qu’un animal ait trop d’influence sur la race ; c’est ce qui se passe sur la Pezzata Rossa. Mais pour la Holstein le marché est international et le sujet est abordé de manière différente, à partir de ses aspects quantitatifs, commerciaux. Paradoxalement, la Holstein comporte moins de lignées que les races à plus petits effectifs, parce que les gens sont habitués à choisir les taureaux uniquement dans le haut du classement. Il faut pourtant considérer les volets résistance, maladie et longévité qui font appel à de nombreux facteurs cumulatifs.

Chez Semenzoo, qui sont les taureaux Holstein apporteurs de diversité pour les différentes catégories d’objectifs de sélection ?

Le classement influence toujours beaucoup les choix, mais en faisant attention aux besoins des vaches sur lesquelles le taureau va être accouplé, on trouve les partenaires adéquats. Fibrax (Step x Tugolo x Magnitude) a une origine particulière, est apporteur de fonctionnalité. Active (Iron) provient d’une souche maternelle Manfred, avec Patron pour arrière-grand-père ; Starbuck est très loin, c’est plutôt rare. Lecciso (Best x Addison x Fatal). Ralstorm RF (Storm x Skywalker x Grand) à la morphologie équilibrée, spécialiste des pattes, des cellules et des taux. Prince (Britt x Mtoto x Skywalker) est un concentré de taureaux italiens exceptionnels pour les fonctionnels. Je conseille aussi de regarder plus loin au classement : Scooby-Duu est un fi ls de Allen (x Formation x Juror) de grande morphologie, Zeling (Storm x James x Bellwood) extrême dans le pis et les pattes, leader en facilité de vêlage et au comptage cellulaire bien argumenté ; Yoriko (Stormatic x Mtoto x Fatal) complet dans sa morphologie et gros apporteur de lait ; Elayo Red (Stadel x Factor x Logic) un des taureaux rouges plus populaire, et maintenant Teatro RF (Talent x Durham) l’un des taureaux plus prometteurs en morphologie. Les premiers taureaux vendus l’année dernière ont 10 pères différents. Aujourd’hui, Pitbull est le taureau génotypé le plus vendu avec son origine différente : Mr Burns x Mr Sam x Outside.

Si l’on opte pour la diversité génétique, cela signifie-t-il que la sélection sera définitivement simplifiée ?

Non, ceci n’est qu’un aspect du problème et surtout c’est une façon d’aborder un problème qui est sérieux et qui concerne la fertilité et la résistance de l’animal aux maladies ; il y a encore le reste, et pour ça il faut considérer que les critères de sélection sont révisés en fonction des besoins des éleveurs, tous les 5 ans environ. Le prix du lait infl uence déjà les caractéristiques du lait, et par conséquent la sélection. Le progrès génétique s’équilibrera sans abaisser d’autres caractéristiques devenues nécessaires (sanitaire, adaptation au robot…). On continuera donc à sélectionner sur ce qu’on ne veut pas avoir. À ceci viennent s’ajouter l’affi - nement des techniques comme celle de la semence sexée venue pallier à un manque de génisses dans un contexte laitier favorable (spéculation aux USA). Le sexage n’est pas sans infl uence sur la diversité génétique. La génomique représente un formidable outil de travail et un système plus économique de gestion de la sélection, mais il faut l’utiliser avec bon sens.

Propos recueillis par Guillaume Bélibaste,

Typex Magazine - Avril-Mai 2010 - N° 92

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