Earl des Hautes Prim’Holsteins : L’activité considérée dans sa globalité
Pierre Giraud conçoit son élevage dans sa globalité. Il estime que les facteurs qui contribuent au résultat sont interdépendants. Fourrages, contexte thermique, confort des animaux, génétique, choix techniques et valorisation du lait sont indissociables.

Pierre et Marie-Odile Giraud en compagnie de deux de leurs quatre enfants, Héloïse et Yann. Yann poursuit sa formation au lycée agricole de Gap, autant dire dans le voisinage, et la famille pourrait envisager de compléter la stabulation par une dizaine de logettes supplémentaires.
Ce n’est que récemment que Pierre et Marie-Odile Giraud ont acheté un nombre restreint de génisses. L’utilisation de sang Holstein a débuté avec la période pionnière du centre d’insémination régional de Bel-Air, suivie par quelques achats de doses en 1980 qui apportent une première bonne vache par Bonanza. Depuis lors, la morphologie a toujours été privilégiée. Pierre Giraud aime les grandes vaches à la côte bien descendue car, d’après son expérience, la valorisation des fourrages constitue le préambule du résultat de son activité.
Courte saison de pâturage
La ferme de l’Earl des Hautes Prim’Holsteins est localisée dans les Hautes-Alpes, à Benevent-et-Charbillac, commune située au nord de Gap, à 3 h de Genève et à 1 h 30 de l’Italie. À une altitude de 1 250 mètres, le climat sec en été est encore sous légère influence méditerranéenne. La moitié des 60 ha est irriguée (maïs, luzerne, dactyle). « Notre atout réside dans l’exposition sur la vallée ouverte du Champsaur, alors qu’habituellement les vallées montagnardes sont encaissées, et par conséquent les journées y sont plus courtes », apprécie Pierre Giraud. Pour le reste, les amplitudes thermiques marquées sont palpables toute l’année. « Les variations de températures peuvent être très brutales, même aux beaux jours », insiste son fils Yann. « Les vaches ne sortent au pâturage que la nuit, qu’à partir de début août. Le jour, elles demeurent au frais à la stabulation. » Séjour limité aussi pour les grosses génisses qui sont à la montagne, à proximité, de mai à novembre pour s’y éprouver les pattes et les tendons. Leurs jeunes sœurs sortent autour des bâtiments pendant trois mois seulement.
Priorité aux fourrages
En conséquence, les fourrages récoltés sont utilisés toute l’année. Les vaches reçoivent une ration complète mélangée, à peine modifiée pendant la période à l’herbe qui s’étire sur deux mois seulement. Les vaches adaptent leur consommation à l’auge en fonction de ce qu’elles pâturent. « L’énergie rapide est déterminante, surtout en début de lactation, pour le soutien de la production, la reprise du cycle et de l’état corporel », Pierre Giraud s’en dit persuadé et il est un observateur attentif des bouses. Les mélanges céréaliers composés de triticale, vesce, avoine sont auto-consommés et sont complétés par de la farine de maïs achetée. Les tourteaux de soja et de colza tannés ont été abandonnés au profit des deux mêmes matières premières auxquelles le fabricant ajoute levures, matières grasses et huiles essentielles ; ce serait un facteur de plus venu contribuer à un relèvement de la protéine et à de meilleurs résultats de fécondité en 2006.

- Triplette, Ubelle, Ugoline, descendantes indirectes de Éroïne. Triplette et Ubelle sont soeurs, la première issue d’un embryon de Jumelle, la seconde de la quatrième gestation de Lorette. C’est l’illustration d’une utilisation massive de Roylane Jordan qui en compte 6 filles, et d’une recherche d’alliance entre puissance et apparence laitière afin de marquer le troupeau. Meilleures lactations respectives de Triplette : 1ers 307j 8 715 kg à 3,60 % et 3,26 % ; Ubelle : 1ers 448j 11 694 kg à 3,79 % et 3,06 % ; Ugoline : 1ers 442j 11 164 kg à 3,63 % et 3,16 %
Les jeunes génisses sont rapidement incitées à s’intéresser à un mélange, original là encore, formulé par un distributeur local et composé de fibre de luzerne, maïs grain aplati, pulpe de betterave, mélasse pour limiter la poussière sans pourtant lier le tout. Il n’y a que pendant la période d’alpage que le foin est absent de leur alimentation. Constat : les génisses sont globalement caractérisées par une rare longueur de côte oblique et ce sont en règle générale des animaux ventrus.
Faire durer
La génétique que Pierre Giraud assemble a pour finalité de durer dans ce contexte régional particulier. « C’est une génétique absente des programmes de l’Hexagone orientés vers des situations plus favorables à la production », assure-t-il. « Il m’est indispensable de trouver le compromis entre la production et la santé de l’animal. » En dehors de la génétique, les pratiques quotidiennes et les aménagements favorisent la production : auge propre, espace et luminosité de la stabulation récente, atténuation des amplitudes thermiques, parage annuel puis, au cas par cas, en veillant à favoriser la profondeur du talon, logettes creuses paillées pour limiter les agressions sur les jarrets.
Semence à prix raisonnable
Dans la région Rhône-alpine, Gérard Cuzin demeure un repère pour l’élevage Giraud ; repère lié aux animaux et à la constance de sa démarche. C’est encore une raison pour laquelle Pierre Giraud se réfère à une vache fonctionnelle dotée de gabarit, « moins extrême dans la taille aujourd’hui, mais les grandes génisses sont encore celles qui se placent devant les autres dans les concours », constate t-il. Il se tourne vers des taureaux aux caractères fixés dans la lignée maternelle. Les doses nord-américaines sont achetées à la dizaine en année de croisière, puis en moindre nombre les années suivantes pour des accouplements particuliers. « Ce ne sont pas nécessairement des doses chères, entre 30 et 40 € généralement. Par exemple, en utilisant River, j’ai utilisé un fils par Wade de Gypsy Grand, moins onéreux que certains autres de Gypsy Grand. » Il conseille à son tour de demeurer prudent, de faire montre de patience avec les jeunes taureaux, et d’en faire une utilisation raisonnable puis ciblée comme il agira cet automne avec Mr Derry Promotion (Derry x Vandyk-K Paradise EX-96). Ensuite, sans hésitation, « il faut réutiliser les géniteurs qui ont donné satisfaction, en faire un usage complémentaire, comme Leduc – contributeur de squelette et de force – sur les filles de Roy par exemple ». Pour l’instant, il attend des doses de Gibson pour renforcer certains reins. Mais une règle s’impose dans les accouplements : « Je rajoute du caractère laitier sur de la puissance, et cet équilibre quasi-antagoniste nécessite une recherche permanente. La puissance est indispensable à la santé et à la durée de la vache, mais l’apparence laitière reste, selon moi, indicatrice de production. » On constatera que Jed, directement puis indirectement, Juror puis Roylane Jordan vont être déterminants pour la construction du troupeau.
Dépendance à Éroïne

LHPH Sélection (Approval) est devenue la référence morphologique de Pierre Giraud. Alors qu’elle est probablement appelée à concourir, elle est passée de TB-89 à TB-87 avec la nouvelle grille de pointage française. Tarie et gestante de Norman, elle a produit en 3e lact. 12 180 kg à 4,4 % et 3,32 %
Une famille prévaut numériquement, celle de Éroïne, fille par Russ. « Éroïne était présente à Paris en 1995, c’est une lignée à morphologie, qui race. » Cette vache est à l’origine de la moitié du troupeau d’aujourd’hui grâce à deux petites filles (par l’entremise d’une Valparaiso) : Jumelle EX-93 et Lorette EX-92. Jumelle (Jed) a récemment quitté l’élevage à l’âge de 13 ans. « Cette vache d’exception faisait partie de la maisonnée, sa ligne de dos encore droite et ferme à un tel âge nous rassurait sur la solidité de sa famille. C’est une vache qui m’a marqué pour longtemps. » Pourtant, c’est la ramification de sa demi-sœur Lorette (Juror) qui est actuellement dominante. Celle-ci avait enlevé une première place au National à Baraqueville en 1999. « Lorette, fille de Éroïne, n’avait toujours pas de filles après trois vêlages. Il aura fallu qu’une transplantation, la seule pratiquée à ce jour, nous assure une descendance. » Sage décision puisque la donneuse ne devait pas terminer sa quatrième lactation, victime d’une luxation à l’épaule. Une génération plus loin, Sélection (Approval) est devenue la référence de Pierre Giraud. Puissante, massive et pourtant laitière, Thierry Gautier qui la découvrait lors du toilettage destiné à un chantier photographique l’envisageait volontiers dans l’écurie française pour Swiss Expo.
Plaisantes saisons de concours
Dans les concours d’autrefois, la famille Giraud n’a jamais pu se démarquer dans un palmarès faisant référence à la note de synthèse. « À la montagne, les conditions de production sont à la fois plus rudes et les résultats annuels plus aléatoires. La production oscille entre 8600 et 9 200 kg à 3,37 % de protéine et 3,8 % ou 3,9 % de gras. » Dans l’esprit, il faut d’abord construire une vache pour la faire produire et c’est la raison pour laquelle l’éleveur ne pouvait être satisfait de la pondération dominante accordée à la production. Sa dernière escapade nationale remonte à Farming-Tours 2004, elle s’est soldée par une première place pour Vivace (Rubens x TB-89 Juror x EX-93 Jed). Ces deux dernières années n’ont donné lieu qu’à des sorties régionales, fructueuses néanmoins. La jeune Rubens lauréate à Tours était seconde au Concours Open Génisses de Précieux en 2006. Elle a depuis lors donné le jour à une Red Marker et est désormais classifiée TB-85. Elle était accompagnée par Virgule (TB-89 Lee x TB-89 Wade x TB-85 Bellwood) première dans sa classe de génisses en 2006. Allison (Kite x TB- 89 Roy x EX-93 Jed) retenait l’attention du juge Frédéric Lepoint qui lui indiquait de conduire sa rangée à l’Open Génisse à Saint-Étienne en 2007. Trois semaines plus tard au régional à Bourg-en-Bresse, Sélection était placée seconde par David Biarnès. Elle était côtoyée par Virgule 3e. Cependant, c’est Ugoline (Roy x TB- 89 Lee x TB-89 Wade) qui rapportait les plus belles récompenses de ce Régional 2007: la « vache moderne », telle que l’a gratifié le juge, sortait Championne Jeune et Réserve Championne.
Moteurs déterminants
Conserver une motivation, une ligne de conduite, manifester sa personnalité pour concrétiser une orientation de sélection, constituent des moteurs déterminants pour Pierre Giraud. Cela se concrétise encore depuis 4 ans au travers des inséminations qu’il réalise lui-même. Le suivi des étapes de la reproduction des vaches (cycle, propreté) était le premier objet de la démarche, « Et puisque le geste était acquis, je suis allé au-delà », confie-t-il. « L’enregistrement de chaque IAP est facturé 7 € et le centre d’insémination réclame 3,20 € de frais d’approche par paillette. Pourtant, intervenir au moment que j’estime opportun me rassure, d’autant qu’en hiver l’inséminateur ne passe qu’une fois par jour. » L’opinion de Pierre Giraud transparaît aussi dans son incompréhension à peine feinte des résultats de la nouvelle grille de pointage qui indique de meilleures appréciations morphologiques à 85 points sur les primipares… et la surprise de voir descendre le troupeau de 87,4 points en 2006 à 83,6 en 2007 en affectant les adultes. Au printemps, l’index morphologique du troupeau se situait à 1,4. Enfin, un atelier collectif de transformation pourrait voir le jour prochainement. Ce pourrait être une réponse à la stagnation du prix du lait et à l’avenir une opportunité d’installation pour Yann.
Valorisation difficile
Reste enfin qu’il est difficile de valoriser sa génétique lorsque la densité d’élevage est plus faible, lorsqu’on est loin des régions laitières, ou qu’il est contraignant de la montrer à l’échelle nationale parce que l’infrastructure routière est moins ramifiée qu’ailleurs. Cela se traduit par moins de déplacements, mais moins de visiteurs aussi. C’est globalement ce que ressent le petit noyau régional des éleveurs alpins et savoyards qui tente de compenser ce handicap en joignant leurs forces.
G. B.
Typex Magazine - Août-Septembre 2007 - N° 76





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