Gaec de l’Ecluse : Au-delà de Royale
Royale, la volumineuse Juror au pis marqué d’une tache noire caractéristique, dirige actuellement les projecteurs sur le Gaec de l’Écluse dont elle est la copropriété. Son cas est loin d’être isolé dans cet élevage et elle n’est que la partie apparente de la réussite d’une démarche de collaboration et ce loin des conventions.

Royale (Juror x TB 89 Sheik x EX 93 Lincoln) est issue de la famille Silky Mattador Charlene. Pour l’instant elle est la seule adulte de la famille à avoir brillé en expos. La famille comporte une douzaine de femelles, à l’élevage costarmoricain du Gué aux Loups, dont le squelette est une caractéristique commune. La mère et la grand-mère y sont toujours présentes, respectivement âgées de 10 et 16 ans. Royale appartient au partenariat Deru, Gaec de l’Écluse, Hance et Serrabassa.
Depuis 4 ans Royale se trouve au Gaec de l’Écluse, à Hâcourt en Haute-Marne. Son arrivée a quasiment coïncidé avec l’accueil d’une partie des animaux de Philippe Deru. C’est d’ailleurs l’hébergement de ce cheptel qui a donné un coup d’accélérateur au troupeau de Florent Perrin et de son frère Fabrice. Si l’aspect comptable de tout ce qui touche ces animaux peut paraître rudimentaire, les fondements de cette collaboration n’ont pourtant été confiés au hasard. Voisins de quelques kilomètres, membres de la même Cuma, rapprochés par l’activité laitière dans un environnement dominé par la production céréalière puis les bovins allaitants, les frères Perrin et Philippe Deru partagent aussi une confiance réciproque. Cette relation revêt la plus grande importance lorsque, comme Philippe Deru, l’on change son parcours professionnel et que cette nouvelle orientation vous éloigne de la relation quotidienne entretenue avec son cheptel. En retour, cette collaboration est porteuse d’un savoir-faire qui a trait à la valorisation de l’image des animaux, y compris ceux des frères Perrin.
Tempérament salvateur

Le Lorrain Florent Perrin joue pleinement la coopération avec son camarade Philippe Deru en hébergeant des copropriétés ou des femelles dont il aura potentiellement l’opportunité d’accéder à des parts en échange des soins quotidiens qu’il leur prodigue, et même des vaches qui lui sont confiées en substitution de certaines de ses génisses entre les mains de spécialistes de cette catégorie d’âge. Il est en compagnie d’Ädium TB-87 (Leduc) fille de Oïdium qui a pris une seconde place à Swiss Expo 2008, seulement défavorisée par un accident de jeunesse qui lui laisse un léger handicap dans le mouvement de ses postérieurs.
Royale est née dans les Côtes-d’Armor, à l’élevage Michard, et elle aurait probablement eu moins d’opportunités de manifester ses talents morphologiques si elle était demeurée dans son élevage d’origine. Sa carrière en expositions a véritablement commencé en 2005 à Vérone avec une seconde place, puis à Épinal lors qu’elle s’est placée première devant Rey Spirit Katanga, tandis que classe après classe, les Suisses laissaient une impression durable sur cette édition d’Eurogénétique. Au cours de l’hiver 2007, on retrouve Royale à Swiss Expo en 3e place de sa catégorie puis cinq semaines plus tard, Royale est au SIA, immédiatement derrière Reverdière pronostiquée gagnante dans les allées du concours parisien. Cette année, la vache effectue les mêmes déplacements et remonte d’un cran. À Lausanne, Royale mène sa catégorie depuis le premier choix du juge Cathy Yeoman. Au dernier tour de piste, celle-ci la permute à la faveur de Mandarine qui prenait ainsi un sérieux avantage pour le championnat de Swiss Expo 2008. Le mois suivant, Royale était couronnée Grande Championne à Porte de Versailles et dans la foulée Réserve Adulte à Eurogénétique. « La gestion du remplissage de son pis est étonnante », avoue Florent Perrin avec un sentiment de réalisme mêlés d’amusement et d’inquiétude. « Elle commence par le bas, ce qui donne un aspect de lourdeur, puis le niveau monte, comme dans un flacon, jusqu’à élargir les quartiers et dégager son ligament. Désormais, nous savons comment procéder, il suffit d’attendre… Jusqu’au jour où l’effet escompté ne se manifestera pas ».
Le palmarès de Royale lancé sur le pas de tir dès 2005 ne devrait souffrir d’aucune absence, pourtant l’année, 2006 est vide de résultat. La performance de Royale est d’un autre ordre, elle a lutté pour sa survie. « Royale a été opérée suite à un retournement de caillette dont l’arrimage s’est décroché, puis elle a été expédiée à Bern pour une seconde intervention une dizaine de jours plus tard. C’est son tempérament de battante qui l’a sauvée », confie son copropriétaire.
À ce jour, Royale dispose d’une fille par Laurenzo (retournée au Gaec du Gué aux Loups tel que le prévoyait l’accord de vente), de trois Lheros, dont une récemment cédée au Gaec Croisière dans l’Orne via la troisième édition de la vente Objectif EX et d’embryons par Baxter et Shottle. La prochaine collecte est envisagée avec Damion, puis éventuellement Allen et Roumare. « Nous restons attentifs à ses réponses. Pour l’instant c’est une bonne donneuse, le jour où elle fera un écart ce sera peut-être le moment de la laisser en paix. Nous n’allons pas la dérégler pour le plaisir de produire des embryons ». Même si Royale n’est qu’une copropriété, Florent Perrin n’en est pas à sa première vache dans laquelle il a placé ses espoirs. « Royale paye, dans les deux sens du terme, pour les précédentes qui nous ont coûté de l’argent. Elle paye parce qu’elle compense les frais engagés sur les autres, sous forme de retour sur investissement, et en termes de satisfaction. Nous la ferons revêler, cela reste un mode de multiplication, nous la sortirons éventuellement, et resterons attentifs à ce que ses flushes fonctionnent bien. »
Entrelacs régionaux

Shangaï EX 90 (Leduc x TB-88 Supersire) s’est déplacée d’Est en Ouest entre 2005 et 2007. D’abord Championne Jeune au Space 2005 avant de briller à l’hiver et au printemps 2006 à Lausanne avec une seconde place puis à Eurogénétique en enlevant la Meilleure Mamelle de sa section et le doublé Championne Jeune et Grande Championne. Moins d’un an plus tard elle repartait avec le titre de Championne Réserve Adulte au Sia. 3-08 307 j 11 969 kg 4,05 3,30.
« Philippe est arrivé avec 20 femelles que l’on pourrait scinder en deux noyaux, l’un de vaches à concours, l’autre de vaches à reproduire » expose Florent. Un tel débarquement ne se déroule pas sans interrogation préalable. Le Gaec a manifesté son intérêt en devenant progressivement détenteur de parts dans le produit des animaux hébergés. Il n’a pourtant pas résolu en un seul jour cette notion de répartition d’autant qu’elle se réfère aussi à d’autres animaux confiés à d’autres mains, en fonction de l’âge des animaux ou des compétences liées leur statut. « Il s’agit plutôt d’une gestion à long terme plutôt que d’une comptabilité quotidienne » poursuit-il. « À cette époque, le Gaec de l’Écluse connaissait un déficit de lait, le quota a pu être atteint grâce aux nouvelles arrivantes. L’année suivante, notre potentiel de production s’inversait, il nous a fallu vendre des vaches en lait, sans toutefois remettre en cause la présence des vaches de Philippe. Ceci nous a amenés à une réflexion sur la valeur de notre capital et sur l’évolution de celui-ci, avec des animaux à caractère spéculatif qui se sont substitués à des productrices dont la valeur est établie par le marché ». Il est vrai qu’au fil du temps les entrelacs noués par le Gaec de l’Écluse avec quelques autres élevages régionaux et même des collaborations suisses ont eu de quoi décontenancer un comptable coutumier des situations fi gées. Une trentaine d’animaux sur le total de 160 femelles présentes sont actuellement des copropriétés. « La répartition dans les élevages se réalise au profit des vaches. Philippe détient aussi des animaux chez Frédéric Vuillaume, chez Daniel et Alban Varnier (Gaec de La Coumière) ». Cependant, pour demeurer logique avec l’objectif qui consiste à le maintenir en état de fl oraison, la notion de propriété n’est pas décisive de l’adresse d’un animal. « Philippine illustre parfaitement cette démarche puisqu’elle séjournait au Gaec de l’Écluse alors qu’elle demeurait copropriété du Gaec de La Coumière ». Pourtant, afin de pouvoir apporter un coup de main en fonction de sa disponibilité et en cas de nécessité, Philippe a préféré conserver au Gaec de l’Écluse, à proximité immédiate de son domicile, les vaches fraîches vêlées. Par ailleurs, selon la logique décrite précédemment, les jeunes sont préférentiellement confiées au Gaec de La Coumière qui constitue une référence en matière d’élevage des génisses.
Comptabilité en second lieu
Au rang des diverses copropriétés achetées on rencontre Oïdium EX-93 (Wade x Juror), propriété des Suisses Christian & Jacques Rey, Hans Moser et de Philippe Deru. Elle est arrivée au Gaec de l’Écluse, a été flushée tandis qu’un tiers des parts est passé de Moser aux frères Perrin.
La situation n’a évolué ni pour Union Vray (Lheros x Rudolph), née chez Jean- Paul et Françoise Bichon en Loire-Atlantique, ni pour Twin Uxane (Larfield x Fetiche Star) née au Gaec Leclerc-Thomas dans la Manche dès le départ propriété du Gaec de l’Écluse et de Philippe Deru. Le lait qui entre dans le tank compense les frais de présence. Les dépenses liées aux concours sont partagées au prorata des parts, elles sont d’abord réglées par l’EURL Deru puis dispatchées une fois l’an. Florent Perrin consent qu’un état des lieux plus fréquent apporterait de la rigueur, mais il tempère : « Le point de départ est avant tout l’amitié et ce groupe est à la fois générateur d’une ambiance et d’une identité. On travaille ensemble, on fait la fête ensemble. La comptabilité vient ensuite ». Preuve que l’argent n’est pas le premier moteur de la démarche, le groupe offre aussi des ouvertures sur l’extérieur. « En expo, on propose à des éleveurs de se joindre à nous pour partager les tâches, mais il n’y a là aucune obligation. Si un éleveur de la région préfère les assumer seul, il se place en bout de rangée, il n’est pas exclu pour autant, peut-être changera-t-il d’opinion pour un prochain déplacement. Le travail débute en début de rangée, quelle que soit la vache, et il progresse ainsi jusque la dernière ». Sur les lieux du concours, toutes les vaches du groupe sont nourries de façon similaire, puis le paquet est placé sur celles qui manifestent les meilleures chances au dernier moment, quitte à ce que la moins porteuse d’une bonne image reste dans sa stalle au dernier instant.
Regard neuf sur le foin
L’achat d’un animal est une première étape, mais c’est son management qui fait ensuite la différence. Une préparation au concours implique trois repas par jour « Et encore, lorsque j’observe la démarche et les résultats de Beltramino, je suis persuadé qu’une quatrième sollicitation quotidienne porte ses fruits, et que l’effet du foin de meilleure qualité acheté est plus manifeste que celui que nous récoltons sur place ». Le foin, cet ingrédient devenu aliment de base en période de concours, a mis à mal bien des préjugés. Florent en témoigne encore : « Travailler en prenant le temps de faire les choses et d’en observer les effets se traduit par une grande incidence sur la santé des vaches : si on distribue du foin, elles ne sont ni plus maigres ni moins productives que celles qui sont au maïs, contrairement aux idées reçues, à condition de pouvoir produire ce genre de foin. Encore faut-il que la structure d’exploitation se prête à la préparation des vaches à concours ». Il étaye, « Arrivées en Suisse, elles manifestent de l’appétit, réagissent très favorablement par leur bonne forme, leur production qui dépasse souvent nos espérances au point que nous sommes dépassés par le lait et contrariés dans nos plannings de remplissage des pis. Sur le retour, le phénomène de transition est vécu de façon critique, elles passent du foin à la ration mélangée qui repose sur le maïs et elles « rament », leurs bouses sont bizarres au cours des semaines suivantes ».
Apprendre, reconnaître
L’exemple du foin démontre qu’il reste sans cesse à apprendre et à peaufiner. Florent Perrin cite quelques sujets, pêle-mêle. « Donner un préfixe à l’animal pour que tout un chacun puisse le suivre à la trace afin de reconnaître le travail du naisseur – car il demeure plus rapide et plus aisé d’acheter que de produire – de notre travail de naisseur à l’avenir. En matière de reproduction, la transplantation vous apprend à surveiller les vaches, qu’il s’agisse d’évolution du cycle, de manifestation des chaleurs, de présomption de kyste et les autres vaches ordinaires profitent indirectement de cette expérience. Sur le plan sanitaire, les moyens mis en oeuvre sont plus élaborés et visent à protéger les animaux qui vous sont confiés : nous vaccinons contre la grippe, nous sommes revenus à une alimentation lactée de substitution contenant de la poudre de lait plutôt que des PLE ». Il semble encore que sortir favorise les rencontres et permet de faire sauter quelques préjugés, « Nous utiliserons un nombre modéré de doses de Lonard, nos choix peuvent évoluer ». Cependant, l’entreprise comporte ha de cultures et malgré une entraide coordonnée la préparation des concours d’été et d’automne se heurte à la concurrence des travaux de récoltes et de préparation des semis sur la période allant de juillet-octobre.
Typex magazine n°81 - Juin/Juillet 2008 par Guillaume Bélibaste


Chargement





