Interview Maurice Perrot « Ça coûte cher d’être différent » (2nde partie)

Après 40 années passées dans le monde de l’élevage et notamment celui de la génétique Holstein, Maurice Perrot pose son baluchon. Parfois politiquement incorrect, Maurice Perrot a toujours revendiqué le droit à la différence et celui d’avoir souvent eu raison trop tôt. Entretien.

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Comment expliquez-vous que sur les rings les championnes soient avant tout nord-américaines ?

Au préalable, une petite histoire : Lors d’une confrontation européenne, l’Upra avait décidé de sélectionner des vaches, filles de « taureaux français ». Le classement fut décevant et les années suivantes, le recrutement se fit de façon totalement différente. Ainsi à Oldenburg, le «lot français» a remporté le 1er Prix du concours, avec sa sélection. Dans le mois qui a suivi, Sersia a diffusé une publicité flattant les mérites de la génétique française, mais sans préciser qu’il s’agissait de filles de taureaux canadiens et américains. On en est toujours à mettre une peinture bleu-blanc-rouge sur une génétique venue de l’autre côté de l’Atlantique et bien des moyens ont été utilisés pour freiner l’utilisation de la génétique nord-américaine par les éleveurs eux-mêmes. Cela a duré près de 40 ans ! Ainsi, en 1979, pour que WWS obtienne un stand au Sia, il a fallu que PLM rétrocède une partie de son stand. L’UNCEIA ne voulait pas que WWS expose en direct. Il a fallu l’arrivée de Bovec pour commencer à obtenir un peu de lest. Avec le recul nécessaire, force est de constater que les meilleures vaches sur les concours restent majoritairement issues de taureaux nord-américains. Tous les grands pays d’élevage utilisent les mêmes pères à taureaux et il est donc normal que les Cia français obtiennent désormais de bons taureaux, demi-frères ou parfois plein-frères de ceux qui se trouvent dans les autres pays. Pour combien d’années encore perdurera la longueur d’avance nordaméricaine ? La réponse n’est pas facile, car les pedigrees des taureaux ne suffisent pas à tout expliquer. Il y a le savoir-faire des grands élevages nordaméricains et l’antériorité des années de sélection Holstein, avec plusieurs générations de vaches aux caractères bien fixés… Il y a le fait que certains élevages sont restés en étable entravée avec l’obligation de sélectionner sur la solidité des pieds, des onglons, des membres et du bassin. Il y a le fait qu’ils exportent beaucoup de doses et qu’ils sont à l’écoute du marché et de leurs clients dans le monde entier. Il y a le profil même des généticiens : les directeurs de centres et leurs sire-analysts sont toujours des fils d’éleveurs sortis de l’université et qui restent parfois actionnaires de la ferme familiale. Concrètement ils vivent dedans et ils ont le nez dedans. Au niveau des accouplements, ils connaissant les lignées qui fonctionnent positivement. Ils arrivent à appréhender quels sont les accouplements qui ne marchent pas. Le meilleur père à taureaux n’est pas forcément celui qui donnera les meilleurs produits sur les mères à taureaux habituelles… Enfin il y a cette maîtrise des élevages et de la sélection par les éleveurs eux-mêmes. En Amérique du Nord, l’éleveur est toujours resté le patron dans la hiérarchie du monde agricole. Il ne s’est jamais laissé déborder par les techniciens.

Quel est votre approche de la génomique ?

La génomique est l’affaire des centres d’insémination. Elle va permettre de gérer différemment le coût de testage et de repérage des futurs taureaux d’insémination. Peut être y aura-t-il moins de vaches qualifiées mères à taureaux ? Mais n’y en avait-il pas trop ? C’était toujours surprenant de rencontrer autant d’éleveurs avec autant de mères à taureaux qui n’ont jamais envoyé un seul fils vers le testage ! Pour la plupart des éleveurs, la génomique ne va rien changer. Il faudra toujours choisir les taureaux à partir de leurs index ou à partir de la présentation de leurs filles de première génération. Les éleveurs avisés souhaiteront toujours aller voir les premières filles des nouveaux taureaux. Scientifiquement parlant, la génomique est séduisante. Du point de vue de l’éleveur utilisateur, c’est autre chose. Y a-t-il toujours autant d’adeptes de la génétique moderne ? Le vocabulaire semble évoluer de plus en plus vers les mots longévité, leucocytes, frais vétérinaires, fécondité, vitesse de traite… Or pour cela, il est souvent plus raisonnable d’utiliser des taureaux qui confirment avec les filles de seconde génération.

La conjoncture est difficile pour les éleveurs, quel conseil peut-on leur donner ?

Attention à ne pas moins inséminer. On peut facilement casser un troupeau en l’espace de 2 ou 3 ans. Il faut peut-être revoir la façon de choisir les taureaux, souvent trop simpliste en s’attardant trop en tête de liste. Il est vrai que dans un classement, c’est la tendance à regarder le haut du panier. Mais il y a parfois des demi-frères de telle ou telle star, qui ont des qualités similaires et dont les prix sont plus intéressants. La bonne génétique, c’est aussi parfois la génétique différente. On peut réduire la facture des inséminations, en choisissant autrement, mais pas en inséminant moins. On peut aussi réduire la facture des concentrés en sélectionnant un type de vaches à forte capacité d’ingestion (de fourrages). En période de crise, ces vaches à forte capacité laitière (liée à la capacité thoracique) s’en sortiront mieux en ingérant davantage d’herbe, de foin ou d’ensilages. Au contraire, la vache de petit gabarit est plus dépendante des concentrés si l’on veut maintenir un bon niveau de production. Le type génétique ou le modèle génétique de chaque troupeau conditionne la capacité de valorisation des fourrages. Il serait souhaitable de faire davantage parler les nutritionnistes sur ce sujet précis qui tourne autour du gabarit et de la capacité laitière.

Retrouvez l'intégralité de l'article Maurice Perrot : "ça coûte cher d'être différent" dans Typex magazine février-mars n°91

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3 Réactions pour “Interview Maurice Perrot « Ça coûte cher d’être différent » (2nde partie)”

  1. DANIEL BREHM dit :

    Bonjour,
    Merci tout d'abord d'avoir interviewé Maurice Perrot.
    Merci à Maurice d'avoir, comme à son habitude, dit les réalités comme elles sont.
    Je suis toujours surpris d'entendre partout les lamentations des éleveurs laitiers, au travers des décennies ils ont mis en œuvre, au travers de leurs syndicats et coopératives, une politique coûteuse avec des objectifs précis. Ces objectifs sont maintenant atteints et ils s'en plaignent comment comprendre ? Car ce faisant ils ont violemment empêché les véritables éleveurs de faire leur métier.
    Pourrais-je avoir l'adresse courriel de Maurice Perrot ?
    Continuez comme ça ! Cordialement
    .

  2. bernier dominique pedicure bovin dit :

    Merci de nous communiquer la franchise et l'audace de Maurice, et je reconnais qu'il n'est pas toujours facile de faire partager sa différence devant les rouleaux compresseurs qui cherchent à nous mettre tous dans un seul moule.
    Bon cap Maurice

  3. Isabelle Moreau dit :

    En Amérique du Nord, l’éleveur est toujours resté le patron dans la hiérarchie du monde agricole. Il ne s’est jamais laissé déborder par les techniciens.

    J'aime cette phrase. La critique est toujours aisée. L'art est difficile.

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