Tony Malfatti: L’empreinte de Charles
Le Landais Tony Malfatti entretient un rapport très indépendant avec les taureaux. Les souches pures se sont installées à partir de 1978 et les géniteurs constructeurs extrêmes du Canada voisinent avec des taureaux de saillie naturelle nés à domicile. Ceux-ci entretiennent des lignées paternelles absentes du marché, le tout dans un cadre où les vaches sont à leur aise.
La charpente en béton du bâtiment consacré aux vaches semble d’inspiration espagnole. Mais il n’en est rien. Il s’agit de la reprise d’éléments d’une structure commerciale vouée au broyage, redessinée et remontée par une entreprise spécialisée. La couverture en tôle galvanisée avait laissé sceptique. À l’usage, cependant, l’important volume d’air renouvelé grâce à la monopente, ainsi que la conception en écaille du toit, assurent au troupeau en production une ambiance fraîche et agréable, y compris en période estivale. Les vaches s’y déplacent avec beaucoup d’aisance. Elles bénéficient de 3,6 m2 d’aire d’exercice et de 7,6 m2 de surface de couchage sur des copeaux accumulés issus de l’exploitation des forêts voisines. Conduites en deux lots, elles ont libre accès à autant de parcours enherbés pour la nuit.
Ration partiellement sèche
Tony Malfatti utilise des rations sèches espagnoles depuis 2001, malgré deux interruptions. La première avait été motivée en 2006 par la disponibilité et la réactivité immédiates requises par le fournisseur qui reprenait un tonnage d’ensilage de maïs équivalent à la livraison de produit sec. « La ration assurait pourtant toute la régularité que réclame le métabolisme des grosses productrices, et cette continuité se ressentait dans la santé générale de la vache, la production de matière utile, l’expression des chaleurs et la production des embryons. Le gain rapide ou le maintien de la condition corporelle était un inconvénient majeur », partage Tony. Rétablie fin 2007, lorsque le déficit du quota national s’est fait ressentir, la production n’avait pas retrouvé le même niveau, malgré cinq mois de persévérance. Elle avait, certes, permis de sortir davantage de produit, mais à un coût qui n’était plus celui escompté. La mélangeuse s’était donc remise au service d’une ration classique. Néanmoins, depuis janvier 2009, Tony Malfatti est client d’un nouveau fournisseur espagnol, avec des résultats plus satisfaisants qu’au préalable.
Son produit intervient à hauteur de 12,5 kg de mélange ajoutés à 28 kg d’ensilage de maïs brut.
Les vaches conservent cette légère surcondition corporelle caractéristique qui rend nécessaire la surveillance des vêlages et les conséquences défavorables éventuelles. Certaines parturientes reçoivent du propylène glycol et sont éventuellement drenchées.
La nouvelle formulation permet une moyenne de production de l’ordre de 32 à 34 kg par jour et si, comparativement à la ration sèche préalable, les vaches ont perdu environ un kilo de lait, les taux de 4,0 et 3,3 (soit +0,3 point) compensent cette érosion. Le produit facturé 263 €/t aurait pu paraître dissuasif lorsque le prix du lait s’est trouvé au creux de la vague (265 €/t). Cependant, au regard des chutes de production enregistrées consécutives aux coupures réalisées sur les concentrés dans certains élevages limitrophes, Tony a préféré pérenniser sa ration. « Ma capacité d’accueil est limitée à 90 places et je ne suis pas certain qu’assurer mon quota de 850 000 kg avec davantage de vaches (et davantage de travail conséquent) serait un choix économique pertinent », conclut le militant de l’Apli.
Deux lots, même menu
Deux lots sont constitués en fonction de la production, bien que la ration ne varie ni dans ses ingrédients ni dans leurs proportions. Ces deux lots permettent de faire transiter une vache d’un groupe à l’autre en fonction des événements. Celui des 54 plus fortesproductrices est en accord avec la capacité d’accueil de la salle de traite 2 x 6. Le lot des moins productives accueille les fraîches vêlées pendant une semaine, puis celles-ci intègrent celui des plus productives. Chaque échange entre les deux lots conserve la parité dans chaque partie du bâtiment.
Les génisses vivent dans des conditions plus spartiates, mais similaires à celles de leurs mères : liberté totale d’accès à un bâtiment plus ancien, à la pâture et à l’auge. Quant aux veaux, ils sont hébergés en niches individuelles sous un auvent. Exposées au soleil, elles bénéficient d’une surveillance constante autant qu’indirecte : « Elles sont sur le passage lorsqu’on se rend à l’étable » apprécie Tony.
Montantes à l’encolure longue
On retrouve souvent chez les vaches de grand gabarit les caractéristiques d’une Quality Ultimate initiale. En effet, la plupart des animaux proviennent de la vache Otipy du taureau Ideal Matt Tipi achetée chez Michel Quiniou, à partir de 1978. Sa seule fille, Adel TB 88 (Quality Ultimate x VG 85 Ideal Matt Tipi) avait donné le ton pour les années à suivre : plusieurs contrôles à 50 kg au milieu des années 80. « C’était une grosse vache montante à l’encolure longue, ce que je continue à privilégier avant les caractéristiques de l’arrièrepis » . Adèle avait été transplantée une fois pour donner les deux Valiant Eladel TB 87 et Emilie TB 88 (Championne tarie Aquitanima 1993), puis Épiphanie TB 88 (par Sexation) était arrivée plus tard, « toutes identiques à la mère », se souvient-il. C’est à partir de collectes répétées que ces trois vaches ont toutes donné des filles : Blackstar a été utilisé préférentiellement sur les Valiant, puis Prelude est intervenu sur les Blackstar. Celui-ci a encore accouplé la Sexation, dont sont nées deux générations TB 89 à l’origine de Tina B-84, Grande Championne des Landes 2007. Cette lignée de Otipy compte aujourd’hui une trentaine de femelles dont une Goldwyn TB 86 1e lact., demi-soeur de Tina.
Vague, championne
Vague est elle aussi de ces vaches à l’encolure longue. Cette TB 87 Jogger (x TB 89 Milan x TB 87 Blackstar x B 83 Enhancer x TB 88 Top Command x TB 85 Citation R Maple) évolue en 3e veau. D’une stature petite et forte, elle est devenue plus grande et montante. Elle est descendante de l’une des 8 filles laissées par son aïeule acquise à La Croix Morin. Vague TB 87 était Réserve Adulte et MH derrière Éternelle de Bois Seigneur (dans la même classe) au départemental 2009.
Revenons à cette R Maple Paule TB 85, qui a encore donné une lignée rouge de 25 éléments environ grâce à Enhancer, Boy George, Jubilant, Rubens, Kite, un taureau de saillie Rubens x Blackstar. « L’aspect morphologique a été conservé au fil de ces générations, la fécondité aussi. Ces vaches ne sont pas faciles à vivre, dotées de tempérament et de longévité », admet notre interlocuteur.
Dans la descendance directe de R Maple Paule, Gms TB 88 (Top Command) déploie elle aussi le même modèle morphologique. Cette vache à 120 000 kg est précédée par une Harmony-Corners Simon (Glendell x Bootmaker) très laitière et dépourvue de taux « du genre 2,9 % et 2,9 % », sourit Tony Malfatti. Pour l’anecdote, on retrouve 5 fois Harmony-Corners Simon comme père de vaches à plus de 300 000 livres aux USA. Sa descendance conserve cette caractéristique.
Longévité productive
En 1987, l’achat d’une dizaine de vaches en production dans le troupeau de Joël Dodon à Saint-Cricq-Chalosse renvoyait à d’autres ascendances pures préalablement acquises à La Croix Morin. La famille Malfatti avait ainsi acquis une Rotate à l’origine d’une TB 87 Charles de 13 ans facteur rouge (aujourd’hui meilleure classification du troupeau), meilleure laitière de plusieurs concours.
Par la suite, Semex France avait fait naître des embryons de Micheret Aerostar Atlanta TB 86 2 ans, produits par Karona. Via une TB 85 Lieutenant suivie par une TB 85 Lindy à 15 000 kg en 3e lact. en 305 j, une Lyster a été classifiée TB 87 en 2e lactation, tandis que sa demi-soeur par Allen est une très belle vache montante, dans le style que Tony aime, tout en produisant ses 40 kg quotidiens. De ce même lot d’animaux revendus par Semex France, une autre génisse – cumulant Merrick x VG 85 Supersire x VG Starbuck x EX Elevation – était issue du troupeau Hanoverhill. Celle-ci n’a pas donné de femelle, mais un fils par Lyster en a été conservé, qui a donné une douzaine de bonnes descendantes. Au-delà du souhait de ne pas se priver de ce préfixe, l’éleveur voit les Lyster évoluer vers la finesse et la qualité des pattes. Le troupeau permet encore d’observer une TB 86 Leader en 6e veau, fille d’une EX 90 Aerostar issue de La Présentation Marie achetée à l’une des éditions de la vente Kerdanne et copropriété de longue date avec Robert Fressange. Elle était facteur rouge (un September rouge a d’ailleurs été conservé pour saillir) et a produit en 3e 305 j 13 060 kg. « Elle était commune au premier vêlage, puis elle s’est transformée en enchaînant les lactations : montante, tempérament laitier, encolure fine et longue, pas des plus grandes dans le troupeau, mais une très bonne texture de pis bien attaché » . Semex Alliance a mis en avant un taureau rouge de cette famille : Picolo.
Arrière-pis à travailler
Dans ce contexte, où les pattes et l’angularité sont primordiales, les arrière-pis ne sont pas le point fort du troupeau, en partie à cause de Boulet Charles. Inconsciemment, Tony n’a pas cherché à privilégier cet aspect, ce qui peut s’avérer pénalisant parfois. « J’ai eu 13 femelles par Milan. Il en reste trois, celles chez qui la texture de pis était la plus solide, signe que l’assurance n’était sans doute pas suffisante pour Milan ». De celui-ci il reste néanmoins de la finesse et du gabarit. Une lacune peut parfois être compensée par un avantage : en dépit de l’utilisation de Milan et de Mason, mais aussi sous l’influence des sangs Raider, Lyster et Storm (par utilisation directe ou recours à leurs fils), le niveau cellulaire du troupeau est faible (très souvent au-dessous de 90 000), sans qu’on puisse expliquer pourquoi.
L’éleveur inséminateur utilise deux lignes directrices : il aurait plutôt tendance à rapprocher les grandes familles tout en évitant la consanguinité, et il accepte une bonne vache qui présente néanmoins un défaut. Au cours de la dernière décennie, Charles est le taureau qui a marqué son troupeau par le raffinement, la longueur corporelle, le bassin et la production, même s’il n’a pas arrangé les arrière-pis, au grand dam de certains éleveurs. Puis Leader a repris ce rôle. « J’adore Leader. Au premier vêlage, on s’interroge sur l’apparence future de ses filles : elles sont boulottes, ont de bonnes pattes, une texture de pis agréable, puis elles sont montantes au troisième vêlage et marquent ensuite leur descendance ». Pour prolonger l’effet bénéfique de ces deux géniteurs, Terrason est utilisé en combinaison sur Leader ; tandis que Charles revient sur les Rubens, le premier rapportant de la solidité au bassin et de la qualité de membres sur des arrière-pis satisfaisants.
Ressources propres

Arstiste B 83 1e lact., fille d’un taureau (Rubens x Blackstar) et d’une mère B 81 Progress x Charles, porteuse du rouge. Elle est le produit de deux lignées conçues à domicile. Artiste est projetée 2e lact. 305 j à 11 100 kg.
Lorsque les paillettes font défaut, Tony s’appuie sur ses propres ressources. Un quart des gestations est assuré par des taureaux de monte naturelle. Ils sont issus de pères nés de souches confirmées dans l’élevage et ils répondent d’abord à l’absence sur le marché de fils de certaines lignées paternelles. Au fil du temps, ces taurillons nés à domicile ont donné un prolongement à Cousteau, Leader, Charles, Gibson, Terrason, Lyster. Les quatre plus récents étaient justement fils des trois derniers cités, auxquels se sont ajoutés un Rubens, un Kite et un September. Il est possible qu’à l’avenir cette démarche puise dans des familles extérieures au troupeau ou qu’elle soit en partie remplacée par des jeunes mâles génotypés. « J’ai commencé avec Achiever (Shottle), Durham Red (Mr Burns), Mittey et Lauthority (Goldwyn) », indique-t-il.
Dans ses rôles d’utilisateur et de distributeur régional Semex, afin de se forger un jugement, Tony ressent la nécessité d’observer des lignées constituées d’un nombre suffisant d’animaux, ou encore des filles de testage dans des troupeaux qui n’ont rien à promouvoir. L’an dernier, Goldwyn est intervenu sur les grosses vaches dans l’avant, sur les Gibson et les Lyster puissantes. Il apprécie Jasper pour le style, la longueur, l’expression de la tête, l’apparence montante de ses filles. Aspen est présent aussi, pour le côté gabarit et la lignée Ashlyn EX 96. Dolman apporte de la diversité, « mais c’est un passe-partout dont je ne suis pas chaud. Je préfère les géniteurs extrêmes » , conclut-il avant d’apporter une dernière précision à contre-courant : « Je ne tue pas une bonne vache, quitte à la tarir vide et à la réinséminer ou à la faire saillir. Je ne supporte pas que, sur un faux-pas et au nom de l’économie immédiate, l’on se prive d’un capital génétique construit avec soin et patience ».
Guillaume Bélibaste
Typex magazine n°91-février/mars 2010



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